
Il était une fois dans la mer une Baleine qui mangeait les poissons.
Elle mangeait le mulet et le carrelet, le merlan et le poisson-volant, le turbot et le maquereau, l’anguille et tout ce qui a la queue en vrille.
Tous les poissons qu’elle pouvait attraper dans la mer, elle les mangeait !
Jusqu’à ce qu’enfin il ne resta plus qu’un seul petit poisson dans toute la mer, et c’était un petit Poisson plein d’astuce, et il nageait juste derrière l’oreille droite de la Baleine, par peur d'un malentendu.
Alors la Baleine se dressa debout sur sa queue et dit :
— J’ai faim.
Et le petit Poisson dit d’une petite voix pleine d’astuce :
— Noble et généreux Cétacé, as-tu déjà goûté de l’Homme ?
— Non, dit la Baleine, à quoi ça ressemble ?
— C’est bon, dit le petit Poisson. Bon, mais avec des arêtes.
— Alors, cherche-m’en, dit la Baleine.
Et elle fit écumer la mer en la fouettant de sa queue.
— Un seul suffira pour commencer, dit le petit Poisson. Si tu nages jusqu’à 50° de latitude Nord et 40° de longitude Ouest, tu trouveras, sur un radeau, au milieu de l’eau, un Marin naufragé. Il n’aura rien sur le dos, il portera juste une paire de culottes en droguet bleu et des bretelles, et son couteau de matelot. Mais je dois te prévenir que c’est un homme très-débrouillard.
La Baleine nagea jusqu’au numéro 50 de latitude Nord et 40 de longitude Ouest, et là, sur un radeau, au milieu de l’eau, sans rien sur le dos, avec juste une paire de culottes en droguet bleu, une paire de bretelles et son couteau de matelot, elle trouva le Marin naufragé, tout seul, qui se tortillait les doigts de pied dans l’eau salée.
Alors la Baleine ouvrit la bouche grande, grande, grande, comme si elle allait se fendre jusqu’à la queue, et elle avala le Marin naufragé, avec son radeau, sa culotte de droguet bleu, ses bretelles et son couteau de matelot.
Elle serra tout bien au chaud dans son ventre, et puis elle fit claquer sa langue et tourna trois fois sur sa queue.
Mais aussitôt que le Marin se trouva dans le fin fond du ventre de la Baleine, il se mit à danser et valser, à frapper et taper, à tordre et à mordre, à bondir et mugir, à exécuter des gigues aux endroits qu’il ne fallait pas, si bien que la Baleine ne se sentit pas bien du tout.
De sorte qu’elle dit au Poisson :
— Cet homme a beaucoup d’arêtes. En plus, il me donne le hoquet. Que faut-il faire ?
— Dis-lui de sortir, dit le Poisson.
La Baleine cria alors au Marin naufragé :
— Sortez et tâchez de vous tenir. J’ai le hoquet.
— Non, non, dit le Marin. Pas dans ces conditions. Ramène-moi à mon pays natal, en Angleterre, et puis on verra.
Et il se remit à danser de plus belle.
— Il vaut mieux le ramener chez lui, dit le Poisson à la Baleine. J’aurais dû vous avertir que c’est un homme très-débrouillard.
Alors, la Baleine nagea aussi vite qu’elle put, malgré son hoquet ; et enfin elle aperçut la rive natale du Marin et les blanches falaises de l’Angleterre. Elle s’échoua à moitié sur la plage, ouvrit la bouche grande, grande, grande et dit :
— Tout le monde descend pour Winchester, Ashuelot, Nashua, Keene et toutes les stations de la ligne de Fitchburg !
Et juste quand elle disait « Fitch », le Marin sortit.
Or, pendant que la Baleine nageait, le Marin avait pris son couteau de matelot et avait transformé le radeau en petit grillage carré. Il l’avait attaché avec ses bretelles et l’avait coincé dans le gosier de la Baleine.
Il sortit ensuite, les mains dans les poches, sur les galets, et s’en retourna chez sa Mère ; et il se maria et eut beaucoup d’enfants.
La Baleine aussi.
Mais, depuis ce jour, le grillage qu’elle avait dans le gosier, et qu’elle n’a jamais pu faire sortir en toussant, ni descendre en avalant, l’empêche de manger autre chose que des petits, tout petits poissons. C’est pour ça que les baleines d’aujourd’hui ne mangent jamais d’hommes, de garçons, ni de petites filles.
Le petit Poisson alla se cacher dans la vase, sous l’Équateur. Il avait peur que la Baleine soit fâchée contre lui.
Le Marin rapporta son couteau à la maison. Il avait la culotte de droguet bleu, les mains dans ses poches. Les bretelles, il les avait laissées, vois-tu, dans le gosier de la Baleine.
Et c’est la fin de cette histoire.

Il était une fois, sur une île déserte des bords de la Mer Rouge, un Parsi dont le bonnet reflétait les rayons du soleil. Et ce Parsi vivait au bord de la Mer Rouge sans rien de plus que son bonnet et son couteau, et un fourneau de cuisine qu’il ne fallait jamais toucher.
Un jour il prit de la farine, de l’eau, des raisins, du sucre, etc., et se confectionna un gâteau de 60 centimètres de large et un mètre d’épaisseur. Il le mit dans le four — il était le seul à pouvoir s’en servir —, et fit cuire le gâteau jusqu’à ce que ça sente bon.
Mais au moment où il allait le manger, un Rhinocéros arriva sur la grève, sortant des Déserts Inhabités. Il avait une corne sur le nez, deux petits yeux de cochon et peu de manières. En ce temps-là, la peau du Rhinocéros était lisse et bien ajustée. Elle ne faisait aucun pli.
Le Rhinocéros dit : « Quoi ! » et le Parsi, effrayé, lâcha son gâteau et grimpa tout en haut d’un palmier, vêtu seulement de son bonnet qui brillait toujours au soleil.
Le Rhinocéros renversa le four, et le gâteau roula sur le sable, et le Rhinocéros l’empala sur la corne de son nez et le mangea. Puis il repartit en remuant la queue et regagna les Déserts Désolés.
Alors le Parsi descendit de son palmier, redressa le four et récita ce poème :
«Toujours il en cuit
À l’imprudent qui
Vole les biscuits
Par le Parsi cuits.»
Cinq semaines plus tard, il y eut une vague de chaleur dans la Mer Rouge et tout le monde enleva les habits qu’il portait.
Le Parsi enleva son bonnet et le Rhinocéros enleva sa peau et la jeta sur son épaule pour aller se baigner dans la mer.
Dans ce temps-là, la peau du Rhinocéros se boutonnait par-dessous, au moyen de trois boutons. Elle ressemblait à un imperméable.
Le Rhinocéros se mit à barboter dans l’eau et à souffler des bulles par le nez. Il avait laissé sa peau sur le bord.
Alors le Parsi arriva. Il trouva la peau, et sourit très fort en se frottant les mains. Il partit chercher son bonnet, et le remplit de gâteau avec toutes les miettes qu’il ne balayait jamais.
Il prit la peau et y glissa toutes les vieilles miettes sèches de gâteau qu’il trouva. Puis il remonta dans son palmier et attendit.
Le Rhinocéros sortit de l’eau et remit sa peau en boutonnant les trois boutons. Bien sûr, les miettes le chatouillèrent. Alors, il voulut se gratter et ça devint pire ; alors, il se coucha sur le sable et se roula, se roula, se roula, et chaque fois qu’il se roulait, les miettes le démangeaient dix fois plus. Alors, il courut au palmier et se frotta, se frotta et se refrotta contre. Il frotta si fort que sa peau fit des plis partout, sur les épaules, sous le ventre, tout autour des pattes. Les boutons sautèrent à force d’être frottés.
Le Rhinocéros s’énerva, mais c’était bien égal aux miettes. Elles restaient sous sa peau et le démangeaient très fort.
De sorte qu’il rentra chez lui très en colère en se grattant tout du long. Depuis ce jour, tous les rhinocéros ont la peau qui fait de grands plis, et un mauvais caractère, tout ça, à cause des miettes qu’il y a dessous.
Le Parsi descendit de son palmier, avec, sur la tête, son bonnet où les rayons du soleil se reflétaient, emballa le fourneau et s’en alla dans la direction des Hautes Prairies d’Anantarivo et des Marais de Sonaput.

Il faut que tu saches qu’au début de tout, le Léopard vivait dans un pays appelé le Haut-Veldt. Retiens bien que ce n’était pas le Bas-Veldt, ni le Veldt de la Brousse, ni le Veldt des Lacs Amers mais bien le Haut-Veldt, tout nu, brûlant et brillant, tout en sable, en rochers couleur de sable, et en touffes d’herbe jaunâtre et sablonneuse ; c’est tout.
Là, vivaient la Girafe et le Zèbre, l’Élan et le Koodoo, et le Bubale. Ils étaient tous jaune-brun et sablonneux de la tête aux pieds ; mais le Léopard, lui, était le plus jaune-brun et sablonneux de tous — comme un gros chat gris et jaune — et, à un poil près, il ne se distinguait pas de la couleur jaunâtre, grisâtre et brunâtre du Haut-Veldt.
Ce qui était très embêtant pour la Girafe, le Zèbre et les autres ; car il se cachait contre une touffe ou un rocher, toujours de la couleur rouge-brun-gris-jaune. Quand la Girafe, le Zèbre, l’Élan, le Koodoo, le Bush-Buck ou le Bonte-Buck passaient, le Léopard les chassait par surprise, si fort qu’ils ne s’en remettaient pas.
Il y avait aussi un Éthiopien avec un arc et des flèches (lui aussi était tout en gris-brun-jaune) qui vivait sur le Haut-Veldt avec le Léopard ; et ils chassaient ensemble — l’Éthiopien avec ses flèches, le Léopard avec ses griffes et ses dents — à tel point que Girafe, Élan, Koodoo, Quagga et le reste ne savaient plus où se cacher.
Après un très long moment, — les bêtes vivaient indéfiniment à cette époque, — ils apprirent à éviter tout ce qui ressemblait à un Léopard ou à un Éthiopien ; et peu à peu — la Girafe en premier parce qu’elle avait les plus longues jambes — ils quittèrent le Haut-Veldt.
Ils marchèrent des jours et des jours avant d’arriver à une grande forêt, remplie uniquement d’arbres et de buissons, et rayée d’ombres. Ils s’y cachèrent et, après un autre long moment, à force de vivre entre l’ombre et la lumière sous l’ombrage dansant des arbres, voilà que la Girafe devint tachetée, le Zèbre rayé, l’Élan et le Koodoo plus foncés, avec des petites lignes grises ondulées sur le dos ; de sorte que, si on pouvait les entendre et les sentir, il était très difficile de les voir sans savoir où regarder.
Ils étaient très contents parmi les ombres bariolées de la forêt, tandis que le Léopard et l’Éthiopien couraient les plateaux gris-brun-jaune du Haut-Veldt, en se demandant où étaient passés leurs dîners, leurs déjeuners et leurs goûters.
Bientôt ils eurent si faim qu’ils mangèrent des rats, des cafards et des lapins de rochers. Et alors ils eurent le Gros Mal au Ventre tous les deux en même temps. Enfin, ils rencontrèrent Baviaan — le Babouin à tête de chien — qui est l’animal le plus sage de toute l’Afrique du Sud. Léopard dit à Baviaan :
— Où est parti le gibier ?
Baviaan cligna de l’œil. Lui, il savait.
L’Éthiopien dit à Baviaan :
— Pourriez-vous me dire où est partie la Faune aborigène ?
(Ce qui veut dire exactement la même chose que la question d’avant)
Baviaan cligna de l’œil. Ça, il savait.
Alors, Baviaan dit :
— Les animaux sont ailleurs. Tu peux les trouver. Mon avis, Léopard ? Change, et cherche les taches.
Et l’Éthiopien dit :
— Tout ça est très joli, mais je désire savoir où s’est déplacée la Faune aborigène.
Alors, Baviaan dit :
— La Faune aborigène a rejoint la Flore aborigène, parce qu’il était grand temps pour elle de changer. Mon avis, Éthiopien ? Change toi aussi, et au plus vite.
Ce discours déconcerta le Léopard et l’Éthiopien ; mais ils partirent à la recherche de la forêt. Après bien des jours, ils aperçurent une grande et vaste forêt pleine de troncs d’arbres, hachée, tachée, barrée et bigarrée d’ombres.
— Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? dit le Léopard. Il fait noir et c’est pourtant tout plein de petits morceaux de lumière.
— Je ne sais pas, dit l’Éthiopien. Mais ça doit être la Flore aborigène. Je sens la Girafe, j’entends la Girafe, mais je ne peux pas la voir.
— Ça, c’est curieux, dit le Léopard. Sans doute, parce que nous sortons du grand soleil. Je sens le Zèbre, j’entends le Zèbre, mais je ne peux pas le voir.
— Attends un peu, dit l’Éthiopien. Ça fait longtemps qu’on ne les a pas chassés. Peut-être avons-nous oublié à quoi ils ressemblent.
— Et ta sœur ! dit le Léopard. Je me rappelle très bien à quoi ils ressemblaient sur le Haut-Veldt, surtout leurs os à moelle. La Girafe a cinq mètres de haut et sa robe est jaune or de la tête aux pieds. Le Zèbre mesure un mètre trente de haut et a la robe gris beige de la tête aux pieds.
— Hum ! dit l’Éthiopien en scrutant les ombres bariolées de la forêt des Flores aborigènes. Dans ce cas, ils devraient ressortir sur tout ce noir, comme des bananes mûres dans un four.
Mais ce n’était pas du tout le cas. Le Léopard et l’Éthiopien chassèrent toute la journée, et malgré qu’ils pouvaient les entendre et les sentir, ils ne pouvaient pas les voir.
— Pour l’amour du ciel, dit le Léopard vers l’heure du thé, attendons qu’il fasse nuit. Cette chasse de jour est un véritable scandale.
Ils attendirent donc la nuit. Alors le Léopard entendit quelque chose qui soufflait dans le clair de lune rayé d’ombres. Il sauta sur le bruit : ça sentait comme le Zèbre, ça remuait comme le Zèbre, mais il ne voyait pas de Zèbre. Alors il dit :
— Ne bouge pas, toi qui n’as ni couleur ni forme. Je vais rester assis sur ton cou jusqu’à l’aube, parce qu’il y a quelque chose en toi que je ne comprends pas.
Tout à coup on entendit un grognement, un choc, un bruit d’échauffourée et l’Éthiopien cria :
— J’ai attrapé quelque chose que je ne peux pas voir. Ça sent comme la Girafe, ça rue comme la Girafe, mais ça n’a aucune forme.
— Méfie-toi, dit le Léopard. Reste assis sur son cou jusqu’à l’aube ; fais comme moi. Rien ne semble avoir de forme par ici.
À l’aube claire, le Léopard demanda :
— Qu’as-tu attrapé, Frère ?
L’Éthiopien se gratta la tête et dit :
— Ça devrait être d’un riche jaune d’or, jaune de la tête aux pieds, et ça devrait être une Girafe ; mais c’est tout couvert de taches marron. Et toi, qu’as-tu attrapé, Frère ?
Le Léopard se gratta la tête et dit :
— Ça devrait être d’un fauve tirant sur le gris perle et ça devrait être un Zèbre ; mais c’est tout couvert de bandes noires et blanches. Que t’est-il arrivé, le Zèbre ? Ne sais-tu pas que, sur le Hault-Veldt, je te verrais à quinze kilomètres ? Tu n’as plus de forme.
— Oui, dit le Zèbre, mais ici ce n’est pas le Haut-Veldt… Vous ne voyez pas ?
— Si, maintenant ; mais, depuis hier, je n’y vois rien. Comment ça se fait ?
— Laissez-nous nous lever, dit le Zèbre, et nous vous montrerons.
Ils laissèrent le Zèbre et la Girafe se lever. Le Zèbre se dirigea vers des buissons nains où le soleil jetait des ombres hachées, et la Girafe vers des arbres assez hauts, où la lumière tombait en taches.
— Attention, maintenant ! dirent le Zèbre et la Girafe. Voilà comment ça marche. Un — Deux — Trois ! Où est votre déjeuner ?
Le Léopard et l’Éthiopien écarquillèrent les yeux, mais ils ne virent que des ombres rayées et des ombres tachetées dans le sous-bois ; aucune trace du Zèbre ni de la Girafe. Ils étaient partis se cacher parmi les ombres de la forêt.
— Hi ! hi ! dit l’Éthiopien, voilà un bon tour. Profites-en, Léopard. Sur ce fond sombre, tu ressembles à un savon blanc dans un seau à charbon.
— Ho ! ho ! dit le Léopard. Ça t’étonnerait de savoir que toi, sur ce fond noir, tu as l’air d’un sinapisme sur un ramoneur ?
— Ça ne nous avancera pas de nous donner des vilains noms, dit l’Éthiopien. Le problème, c’est que nous ne sommes pas adaptés à ce décor. Je vais suivre le conseil de Baviaan. Il m’a dit de changer ; et comme je n’ai rien sur moi que je puisse changer, excepté ma peau, je vais la changer.
— En quelle couleur ? dit le Léopard, prodigieusement intéressé.
— Un petit brun foncé, avec un peu de violet et du bleu ardoise aux bons endroits. Tout ce qu’il faut pour se cacher dans les creux et derrière les arbres.
Là-dessus, il changea de peau, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et le Léopard fut encore plus intéressé, car il n’avait jamais vu un homme changer de peau auparavant.
— Et moi ? dit-il.
Quand l’Éthiopien eut introduit son dernier doigt dans sa belle peau neuve toute noire :
— Suis aussi l’avis de Baviaan. Il t’a parlé de taches.
— Oui, et je n’ai pas compris.
— Il voulait dire des taches sur ta peau, dit l’Éthiopien.
— À quoi ça sert ? dit le Léopard.
— Pense à la Girafe, dit l’Éthiopien. Ou si tu préfères les rayures, pense au Zèbre. Ils sont très contents, eux, de leurs raies et de leurs taches.
— Hum ! dit le Léopard. Je ne veux ressembler au Zèbre pour rien au monde.
— Eh bien, décide-toi, dit l’Éthiopien. Je ne veux pas chasser sans toi, mais si tu persistes à ressembler à un tournesol contre une palissade au coaltar, je n’aurai pas d’autre choix.
— Allez va pour des taches, dit le Léopard ; mais pas trop grandes. C’est commun. Je ne voudrais ressembler à la Girafe pour rien au monde.
— Je vais les faire du bout des doigts, dit l’Éthiopien. Il reste assez de noir sur ma peau pour cela. Approche-toi.
Alors l’Éthiopien joignit ses cinq doigts (il restait encore beaucoup de noir qui n’avait pas séché sur sa peau neuve), et il en appuya le bout partout sur le Léopard. Chaque fois que les cinq doigts appuyaient, ils laissaient cinq petites marques noires tout près les unes des autres. On peut les voir sur la peau de n’importe quel Léopard. Quelquefois, les doigts glissaient et les marques se brouillaient ; mais les cinq taches y sont toujours, sur tous les Léopards.
— Oh ! qu’il est beau ! dit l’Éthiopien. Maintenant, tu peux te coucher sur le sol et passer pour un tas de pierres. Tu peux te vautrer sur les rochers, tu ressembleras à un bloc de glaise avec des cailloux. Tu peux t’allonger le long d’une branche, tu ressembleras au soleil qui passe à travers les feuilles. Tu peux te coucher au beau milieu d’un chemin, tu ressembleras à rien du tout. Pense à ça et ronronne !
— Mais si je peux ressembler à toutes ces choses, pourquoi tu ne t’es pas couvert de taches, toi aussi ?
— Oh ! tout noir, c’est mieux pour un Noir, dit l’Éthiopien. Maintenant, en route, et voyons si on peut jouer de nouveau avec monsieur «Un — Deux — Trois ! Où est mon déjeuner ?».
Puis ils s’en allèrent et vécurent heureux pour toujours. Voilà tout.

Imagine-toi qu’à une époque très lointaine, l’Éléphant n’avait pas de trompe. Il avait simplement un petit nez noir, court, grand comme une botte. Il pouvait le tortiller vers la droite et vers la gauche, mais il ne pouvait pas ramasser des choses avec.
Il y avait un jeune Éléphant — un enfant d’Éléphant — plein d’une insatiable curiosité ; ça veut dire qu’il posait toujours un tas de questions. Il vivait en Afrique, et il remplissait toute l’Afrique de ses questions sans fin. Il demanda à sa grande tante l’Autruche pourquoi les plumes de sa queue poussaient comme ça ; et sa grande tante l’Autruche lui donna un coup avec sa dure, dure patte. Il demanda à son gros oncle l’Hippopotame pourquoi il avait les yeux rouges ; et son gros oncle l’Hippopotame lui donna un coup avec son gros, gros pied. Il demanda à sa maigre tante la Girafe pourquoi elle avait la peau tachetée, et sa maigre tante la Girafe lui donna un coup avec son dur, dur sabot ; et il demanda à son oncle poilu le Babouin pourquoi les melons avaient ce goût-là, et son oncle poilu le Babouin lui donna un coup avec le revers de sa main poilue. Il posait des questions à propos de tout ce qu’il voyait, entendait, éprouvait, sentait et touchait, et tous ses oncles et tantes lui donnaient des coups ; ce qui ne l’empêchait pas de rester plein d’une insatiable curiosité.
Un beau matin, au milieu de la Précession des Équinoxes, ce jeune Éléphant posa une belle question qu’il n’avait jamais posée avant. Il demanda :
— Qu’est-ce que le Crocodile mange pour dîner ?
À ces mots, tout le monde lui dit : « Chut ! » d’une même voix terrible, et tout le monde se mit à lui donner des coups.
Un peu plus tard, le jeune Éléphant tomba sur l’oiseau Kolokolo perché dans un buisson d’épines, et il dit :
— Mon père m’a frappé et ma mère m’a frappé ; tous mes oncles et tantes m’ont frappé aussi à cause de toutes mes questions. Pourtant, je veux savoir ce que le Crocodile mange pour dîner !
Alors l’oiseau Kolokolo dit, avec un cri lamentable :
— Va sur les rives du grand fleuve Limpopo. Il est comme de l’huile, gris-vert et bordé d’arbres à fièvre. Cherche là-bas !
Dès le lendemain matin, cet insatiable jeune Éléphant prit cinquante kilos de bananes (de la petite espèce courte et rouge), cinquante kilos de canne à sucre (de la longue espèce violette) et dix-sept melons (de l’espèce verte craquelée), et dit à toute sa famille :
— Au revoir ; je vais au grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile, gris-vert et bordé d’arbres à fièvre, afin de découvrir ce que le Crocodile mange pour le dîner.
Et tous le frappèrent en chœur une fois de plus pour lui porter chance, bien qu’il les priât le plus poliment du monde de ne pas le faire.
Puis il partit, un peu essoufflé, mais pas du tout étonné, tout en mangeant des melons dont il jetait la peau par terre, parce qu’il ne pouvait pas la ramasser.
Il alla de Graham’s Town à Kimberley, puis de Kimberley au pays de Khama. Du pays de Khama il marcha vers le Nord-Nord-Est, mangeant des melons tout le temps, jusqu’à ce que, finalement, il arrivât aux berges du grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile, gris-vert et bordé d’arbres à fièvre, exactement comme avait dit l’oiseau Kolokolo.
Il faut que tu saches que, jusqu’à cette semaine, ce jour, cette heure et cette minute-là, le jeune Éléphant n’avait jamais vu de Crocodile, et ne savait pas à quoi ça ressemblait.
La première chose qu’il rencontra fut un Serpent-Python-Bicolore, enroulé autour d’un rocher.
— Pardon, dit le jeune Éléphant avec la plus grande politesse ; mais auriez-vous vu quelque chose qui ressemble à un Crocodile dans les parages circonvoisins ?
— Si j’ai vu un Crocodile ? s’écria le Serpent-Python-Bicolore d’un ton de mépris écrasant. Qu’est-ce que vous allez me demander encore ?
— Pardon, dit le jeune Éléphant, mais auriez-vous la bonté de me dire ce qu’il mange pour dîner ?
Là-dessus le Serpent-Python-Bicolore se détortilla très vite du rocher et frappa l’Éléphant de sa queue écailleuse, comme avec un fouet.
— C’est drôle, dit le jeune Éléphant, car mon père et ma mère, ainsi que mon oncle et ma tante, sans parler de mon autre tante, la Girafe, et de mon autre oncle, le Babouin, m’ont frappé tous à cause de mes questions sans fin. Je pense qu’ici c’est la même chose.
Sur ces mots il prit congé avec la plus grande politesse du Serpent-Python-Bicolore, après l’avoir aidé à se ré-enrouler autour de son rocher. Puis il continua, un peu essoufflé, mais pas du tout étonné, mangeant des melons dont il laissait tomber la peau par terre, parce qu’il ne pouvait pas la ramasser. Jusqu’à ce qu’il posât le pied sur ce qu’il prit pour une souche au bord même du grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile, gris-vert et bordé d’arbres à fièvre.
Mais c’était bel et bien le Crocodile, et le Crocodile cligna d’un œil.
— Pardon, dit le jeune Éléphant avec la plus grande politesse, mais avez-vous vu un Crocodile dans les parages ?
Le Crocodile cligna de l’autre œil et souleva à moitié sa queue hors de la vase. L’Éléphant se recula avec la plus grande politesse, car il n’avait pas envie d’être encore frappé.
— Approche, petit, dit le Crocodile ; pourquoi poses-tu cette question ?
— Pardon, dit le jeune Éléphant avec la plus grande politesse, mais mon père m’a frappé, ma mère m’a frappé, sans parler de ma grande tante l’Autruche, de mon gros oncle l’Hippopotame, de ma tante la Girafe qui rue si fort, ni de mon oncle poilu le Babouin, sans oublier le Serpent-Python-Bicolore, à la queue écailleuse, là-bas au tournant de la berge, qui frappe encore plus fort que tout le monde. Alors, si cela ne vous dérange pas, j’aimerais mieux ne plus recevoir de coups pour aujourd’hui.
— Approche, petit, dit le Crocodile, car le Crocodile, c’est moi.
Et il versa des larmes de Crocodile pour montrer qu’il disait vrai.
Le jeune Éléphant en eut le souffle coupé et, tout essoufflé, s’agenouilla sur la berge et dit :
— Vous êtes exactement la personne que je cherche depuis si longtemps. Voudriez-vous, s’il vous plaît, me dire ce que vous mangez pour dîner ?
— Approche, petit, dit le Crocodile, et je vais te le dire à l’oreille.
Alors le jeune Éléphant approcha sa tête tout près de la gueule pleine de dents du Crocodile. Le Crocodile attrapa son petit nez, lequel, jusqu’à cette semaine, ce jour, cette heure et cette minute-là, n’était pas plus grand qu’une botte.
— Je crois, dit le Crocodile — et il dit cela entre ses dents — je crois qu’aujourd’hui je commencerai par de l’Éléphant.
À ces mots, le jeune Éléphant se sentit très gêné, et il dit, en parlant du nez comme ceci :
— Laissez-boi aller ! Fous be faides bal !
Alors le Serpent-Python-Bicolore descendit la berge dare-dare et dit :
— Mon jeune ami, si tu ne tires pas immédiatement de toutes tes forces, j’ai bien peur que ce vieil ulster de cuir à grands carreaux ne te précipite dans l’eau, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Ouf ! ».
Alors le jeune Éléphant s’assit sur ses petites hanches et tira, tira, tira encore, tant et si bien que son nez commença à s’allonger. Le Crocodile s’aplatit dans l’eau en la fouettant de grands coups de queue, et lui aussi tira, tira, tira.
Et le nez de l’Éléphant continuait de s’allonger. Le jeune Éléphant se mit à quatre pattes et tira, tira, tira encore, et son nez s’allongeait de plus en plus. Le Crocodile lui aussi tira, tira, tira encore, et, à chaque effort, le nez de l’Éléphant s’allongeait de plus en plus — et ça lui faisait très mal !
Puis le jeune Éléphant sentit ses pieds glisser et il dit, en parlant du nez, ce nez qui avait maintenant près de un mètre cinquante de long :
— C’est drop. Je n’y diens blus !
Alors le Serpent-Python-Bicolore descendit sur la berge et s’enroula en deux nœuds autour des pattes arrière du jeune Éléphant, et dit :
— Voyageur téméraire et sans expérience, nous allons maintenant utiliser toute notre force, parce que, sinon, ce cuirassé à hélice et pont blindé va compromettre irréparablement ton brillant avenir.
Alors il tira, et le jeune Éléphant tira, et le Crocodile tira. Mais le jeune Éléphant et le Serpent-Python-Bicolore tirèrent le plus fort ; et, à la fin, le Crocodile lâcha le nez de l’Éléphant avec un «plop» qu’on entendit du haut en bas du fleuve.
Alors le jeune Éléphant s’assit bien droit. Il commença par dire « Merci » au Serpent-Python-Bicolore, puis s’occupa de son pauvre nez. Il l’enveloppa dans une compresse faite de feuilles de bananier fraîches et le laissa pendre au frais dans le grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile et gris-vert.
— Pourquoi fais-tu ça ? dit le Serpent-Python-Bicolore.
— Pardon, dit le jeune Éléphant, mais mon nez est tout déformé et j’attends qu’il reprenne sa forme normale.
— Alors tu attendras longtemps, dit le Serpent-Python-Bicolore. Il y a des gens qui ne connaissent pas leur bonheur.
Le jeune Éléphant resta là trois jours, assis, attendant que son nez rapetisse. Mais ce nez ne rapetissait pas et, en plus, il le faisait loucher. Car, tu as compris que le Crocodile, à force de tirer, en avait fait bel et bien une trompe, telle que tous les Éléphants en ont aujourd’hui.
Vers la fin du troisième jour, une mouche vint le piquer sur l’épaule. Sans réfléchir, il leva sa trompe et tua cette mouche.
— Avantage numéro UN, dit le Serpent-Python-Bicolore. Tu n’aurais jamais pu faire ça avec un simple petit nez. Essaye de manger un peu, maintenant.
Sans réfléchir, le jeune Éléphant étendit sa trompe, arracha un gros paquet d’herbe, en épousseta les racines contre ses jambes de devant, et se le tassa dans la bouche.
— Avantage numéro DEUX ! dit le Serpent-Python-Bicolore. Tu n’aurais jamais pu faire ça avec un simple petit nez. Ne trouves-tu pas que le soleil tape fort ici ?
— C’est vrai, dit le jeune Éléphant.
Et, sans réfléchir, il cueillit une motte de vase sur la berge du grand fleuve Limpopo et se l’appliqua sur la tête. Cela lui fit une belle casquette fraîche qui lui dégoulinait derrière les oreilles.
— Avantage numéro TROIS ! dit le Serpent-Python-Bicolore. Tu n’aurais jamais pu faire cela avec un simple petit nez. Maintenant, si on te frappait, qu’est-ce que tu dirais ?
— Pardon, dit le jeune Éléphant, mais cela ne me plairait pas du tout.
— Et si tu devais frapper quelqu’un ? dit le Serpent-Python-Bicolore.
— Ma foi, cela me plairait assez, dit le jeune Éléphant.
— Eh bien, dit le Serpent-Python-Bicolore, tu trouveras ce nouveau nez que tu as là très utile pour frapper les gens.
— Merci ! dit le jeune Éléphant. Je m’en souviendrai ; et maintenant, je crois que je vais rentrer à la maison retrouver mon excellente famille.
C’est ainsi que le jeune Éléphant retourna chez lui à travers l’Afrique, en jouant et folâtrant avec sa trompe. Quand il voulait manger des fruits, il les cueillait à l’arbre, au lieu d’attendre qu’il tombent, comme il faisait avant. Quand il voulait de l’herbe, il l’arrachait du sol, au lieu de se traîner sur les genoux comme il faisait avant. Quand les mouches le piquaient, il cassait une branche d’arbre et s’en servait comme chasse-mouches ; et il se collait une casquette de boue neuve, fraîche et dégoulinante, lorsque le soleil tapait. Quand il s’ennuyait de marcher seul à travers l’Afrique, il soufflait dans sa trompe et ça faisait du bruit comme plusieurs fanfares.
Il fit un détour afin de trouver un hippopotame (ce n’était pas un parent) et le frappa de toutes ses forces pour vérifier que le Serpent-Python-Bicolore avait dit vrai au sujet de sa nouvelle trompe.
Par un soir tout noir, il rejoignit son excellente famille et, sa trompe roulée, il dit :
— Comment vous portez-vous ?
Ils furent très contents de le revoir, et immédiatement répondirent :
— Viens ici qu’on te frappe pour ton insatiable curiosité.
— Peuh ! dit le jeune Éléphant. Je crois, mes chers amis, que vous ne savez pas ce que c’est de bien frapper. Moi, c’est différent. Vous allez voir.
Alors il déroula sa trompe et jeta deux de ses parents cul par-dessus tête.
— Oh ! sac à bananes ! dirent-ils, où as-tu appris ce coup-là, et qu’est-ce qui est arrivé à ton nez ?
— Le Crocodile, qui vit sur les berges du grand fleuve Limpopo, lequel est comme de l’huile et gris-vert, m’en a offert un nouveau, dit le jeune Éléphant. Je lui ai demandé ce qu’il mangeait pour dîner, et il m’a donné ça en souvenir.
— C’est vilain, dit son oncle poilu le Babouin.
— Peut-être, dit le jeune Éléphant, mais pourtant c’est pratique.
Et, saisissant son oncle poilu le Babouin par une jambe, il le déposa dans un nid d’abeilles.
Alors ce méchant jeune Éléphant se mit à frapper toute son excellente famille encore et encore, au point qu’ils finirent par avoir très chaud et être très étonnés.
Il arracha à sa grande tante l’Autruche les plumes de sa queue ; il prit son autre tante la Girafe par une jambe de derrière et la traîna par un buisson d’épines ; il effraya son oncle l’Hippopotame en lui soufflant des bulles dans l’oreille, pendant qu’il faisait la sieste dans l’eau ; mais il ne laissa personne toucher à l’oiseau Kolokolo.
À la fin, cela chauffa tellement que toute sa chère famille partit à la queue leu leu vers les berges du grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile, gris-vert et bordé d’arbres à fièvre, pour demander au Crocodile de leur prêter un nouveau nez. Quand ils revinrent, personne ne frappa plus personne ; et c’est depuis ce jour-là que tous les éléphants que tu verras, sans parler de tous ceux que tu ne verras pas, ont des trompes exactement semblables à la trompe de l’insatiable jeune Éléphant.